Témoignage #5 de Palestine sur le COVID-19, le confinement et l’entraide

Dans les quelques prochains jours, Voix juives indépendantes (VJI) enverra une série de témoignages de la part de Palestiniens et de militants de la solidarité avec la Palestine qui évoquent la vie sous la pandémie du COVID-19. Alors que le monde est aux prises avec cette éruption, et alors que nous organisons l’entraide et la solidarité dans de nombreuses villes, nous devons garder la Palestine à l’esprit et dans nos coeurs.

Nous pouvons nous inspirer et tirer des leçons importantes d’expériences tirées de la vie des Palestiniens sous couvre-feu militaire, siège et restrictions de déplacement. Loin de tracer une équation entre confinement et occupation, nous espérons apprendre des stratégies utilisées depuis des décennies par les Palestiniens et entendre leur conseil au monde en ces temps difficiles.

Maintenant plus que jamais, la Palestine doit être libre. Le siège brutal de Gaza et l’occupation incessante de la Cisjordanie sont des poudrières pour le Coronavirus. Jusqu’à date, il y a environ 280 cas confirmés du Coronavirus dans les territoires palestiniennes occupées, dont 13 dans la bande de Gaza. L’aide médicale doit arriver, les gens doivent avoir accès au dépistage et Israël doit mettre fin à ses restrictions quotidiennes sur la vie des Palestiniens.

Si vous appréciez ces dépêches, et souhaitez voir davantage de réalisations de ce type, nous vous invitons à faire un don à Voix juives indépendantes dès aujourd’hui.


Cette témoignage nous parvient de Weeam Hammoudeh. Weeam est professeur et chercheuse à l’Institut de santé communautaire et publique de l’Université de Birzeit, tout près de Ramallah. Elle coordonne l’unité de santé mentale au sein de l’institut, et une grande partie de son travail
porte sur les questions du bien-être et de la qualité de vie au sein des populations. Ses recherches portent sur la portée des facteurs structurels et politiques dans leur ensemble sur la santé et le bien-être.

Avant l’apparition de la pandémie COVID-19, Weeam faisait partie d’une équipe de recherche qui étudiait le concept de l’incertitude dans le contexte palestinien, et ses conséquences sur la vie et la santé mentale des gens. » On commençait tout juste à faire l’analyse, quand la situation de COVID-19 est survenue, alors il se peut que nous ayons besoin de reprendre la collecte de données « , dit-elle avec un rire quelque peu nerveux.

Weeam Hamoudeh présente les résultats de sa recherche sur la question du bien-être familial et social dans la Cisjordanie post-Oslo. 2018. Source: Twitter

Actuellement, l’incertitude est sans aucun doute une réalité que vivent un grand nombre de personnes partout dans le monde, qu’il s’agisse de la fermeture des frontières, ou des écoles, ou encore des milliers et des milliers de personnes qui perdent leur emploi. Je demande à Weeam de nous parler de l’ambiance qui règne à Ramallah et plus largement en Cisjordanie.

« Je pense qu’il y a beaucoup d’incertitude et la population commence à s’inquiéter. Hier, une femme est morte de la COVID-19. Elle a été diagnostiquée et le jour même elle et est décédée au cours de la soirée. Les craintes et les inquiétudes se sont donc intensifiées.

Au tout début, les gens ne mesuraient pas toute l’ampleur du problème. Mais depuis la confirmation des premiers cas à Bethléem le 5 mars dernier, on pouvait sentir que les gens s’inquiétaient davantage. C’est alors que l’Autorité palestinienne (AP) a entrepris de mettre en place des mesures plus contraignantes pour tenter de contenir la propagation du virus. Parce que nous n’avons pas véritablement l’infrastructure nécessaire pour faire face à une propagation à grande échelle, ils voulaient l’endiguer avant que la situation ne devienne ingérable.

Très tôt, L’A.P. a mis en place des mesures préventives strictes, ce qui était, je pense, responsable. C’est reconnaître aussi que les choses pourraient se dégrader si on n’intervenait pas sur le virus, comme l’ont suggéré certains autres dirigeants mondiaux ». Nous pouvons penser à des dirigeants comme Donald Trump ou Jair Bolsonaro, qui ont rejeté les inquiétudes concernant COVID-19 plus tôt dans l’épidémie.

On pourrait dire qu’en ce qui concerne les conditions sanitaires, la Palestine se trouve dans une meilleure situation que d’autres pays du Moyen-Orient. Néanmoins, Israël en sa qualité de puissance occupante, est responsable, en vertu du droit international, de la santé et du bien-être de la population sous occupation. Alors au lieu de comparer avec d’autres pays de la région, il faudrait plutôt faire la comparaison avec le système de santé israélien, auquel on donne tous les moyens de prospérer.

Weeam Hammoudeh

Parlant des défis que rencontre Gaza du fait du blocus, je lui demande comment se présente la situation en Cisjordanie confrontée aux obstacles découlant de l’occupation israélienne.

« Le développement du système de santé dans son ensemble s’est heurté à de multiples obstacles liés au contexte politique. Nous ne contrôlons pas nos frontières, ainsi Israël détermine ce qui peut être autorisé et ce qui ne l’est pas. Il y a donc des services et des équipements médicaux qui sont interdits. Israël désigne certains articles comme étant à ‘usage double’.

Alors, si quelque chose est susceptible d’être utilisée pour porter atteinte à la sécurité, ce n’est pas autorisé. Si on prend l’exemple des services d’oncologie en Cisjordanie ou à Gaza, les Palestiniens ne sont autorisés à disposer d’équipements destinés à la chimiothérapie. Les équipements nécessaires à la radiothérapie ou aux radiations ne sont pas autorisés, car ils sont interdits. Les patients doivent donc être transportés à Jérusalem-Est, en Jordanie, dans les hôpitaux israéliens ou en Égypte. Ceci n’est qu’un exemple des contraintes qui pèsent sur le système de santé, outre les défis habituels auxquels la santé est confrontée. Nous avons donc un système de santé fragmenté et dépendant de l’aide, qui ne parvient pas à réaliser son plein potentiel.

Les forces de sécurité palestiniennes à Beit Jala, près de Bethlehem au moment du verrouillage le mois dernier. Source : AFP

On pourrait dire qu’en ce qui concerne les conditions sanitaires, la Palestine se trouve dans une meilleure situation que d’autres pays du Moyen-Orient. Néanmoins, Israël en sa qualité de puissance occupante, est responsable, en vertu du droit international, de la santé et du bien-être de la population sous occupation. Alors au lieu de comparer avec d’autres pays de la région, il faudrait plutôt faire la comparaison avec le système de santé israélien, auquel on donne tous les moyens de prospérer.

Vous pouvez constater l’écart qui existe entre les populations israélienne et palestinienne en termes d’espérance de vie, de mortalité infantile et de mortalité maternelle. Il y a une grande disparité dans la qualité des services. Même parmi les citoyens israéliens, on peut noter de nombreuses disparités entre la population palestinienne – israélienne, et la population juive – israélienne. Ces disparités sont profondément ancrées dans ce système ».

Cette situation met en évidence les nombreuses inégalités existantes à l’échelle mondiale. Elle souligne ceux qui sont les plus a risque. Je pense qu’il est important non seulement de souligner qui est le plus vulnérable, mais il faut également reconnaître les causes de ces vulnérabilités… En Palestine, tout est inextricablement lié au contexte politique de l’occupation actuelle, des colonies de peuplement et de l’apartheid.

Weeam Hammoudeh

Weeam me réponds avec une pointe d’anxiété dans la voix, je lui demande comment elle a fait face aux changements provoqués par le Coronavirus.

« Les écoles et les universités de Cisjordanie ont été fermées dès que les premiers cas ont été découverts à Bethléem. Pour ma part, j’ai dû réorganiser toutes mes classes en ligne. Bien que cela ait été difficile, je pense néanmoins qu’il était très important de le faire. Tous les lieux où il pouvait y avoir de grands rassemblements comme dans les mosquées, ont également été fermés. Ce n’est pas facile de se concentrer sur le travail, tout simplement parce qu’il y a beaucoup d’incertitude et d’anxiété concernant la suite des choses.

Tout le monde est inquiet. Je me tiens régulièrement au courant de l’actualité sur le site du ministère. Ça me demande beaucoup. Mais en même temps, les gens essaient de se soutenir les uns les autres, même si c’est à distance. Mes collègues et ma famille me soutiennent beaucoup, et nous nous tenons tous au courant les uns les autres. Des initiatives comme la préparation de paniers de nourriture pour les familles dans le besoin se mettent en place.

Cette situation met en évidence les nombreuses inégalités existantes à l’échelle mondiale. Elle souligne ceux qui sont les plus a risque. Je pense qu’il est important non seulement de souligner qui est le plus vulnérable, mais il faut également reconnaître les causes de ces vulnérabilités… Ce sont les problèmes structurels – la façon dont les économies opèrent et dont la société est organisée – qui sont à l’origine de ces vulnérabilités.

Des jeunes mariés palestiniens portant des masques célèbrent leur mariage chez eux à Khan Younis le 26 mars, après que les autorités de la bande de Gaza aient fermé les salles de mariage par mesure de prévention contre la pandémie de la COVID-19 « .
 (Source: Ashraf Amra/APA images)

En Palestine, tout est inextricablement lié au contexte politique de l’occupation actuelle, des colonies de peuplement et de l’apartheid. Il ne faut pas l’oublier. Cependant, nous ne pouvons pas non plus perdre de vue la véritable cause de cette situation. Dans de telles circonstances, on se fait happer par l’urgence de la situation, que ce soit pour contenir un problème ou pour apporter des solutions rapides aux problèmes immédiats. Cela me paraît important. Il est primordial de tout mettre en œuvre pour sauver la vie des gens ou pour empêcher la propagation de cette maladie.

Nous avons des besoins plus immédiats, notamment la mise en place de tests ou la consolidation de nos infrastructures d’urgence pour répondre à cette situation. Il serait toutefois extrêmement dommage que nous nous concentrions uniquement sur les interventions d’urgence sans réfléchir au pourquoi de ces vulnérabilités et de ces inégalités structurelles. Il nous faut donc recentrer la conversation sur la justice et la liberté. On peut tirer de nombreuses leçons à l’échelle mondiale, mais on a besoin de chercher des solutions au-delà des frontières nationales. La solidarité mondiale doit privilégier les initiatives dont la priorité est le bien-être des populations, plutôt que la discrimination et le profit ».

Par Aaron Lakoff